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Avec God Hand, feu Clover Studio arrive au terme d'une vie marquée au départ par l'empreinte de la série des Viewtiful Joe. Et entre ces deux titres : un coup de maître intitulé Ōkami...

Clover Studio, vous le savez peut-être, c'est tout d'abord le nom d'un studio dirigé par trois des plus grands noms de la création vidéoludique actuelle : Shinji Mikami (Resident Evil), Atsushi Inaba (Steel Battalion) et Hideki Kamiya (Devil May Cry). Mais c'est aussi cette filiale de Capcom dont la fermeture -décidée par Capcom même- a pu sembler totalement incompréhensible. A la fin de l'année fiscale 2007 (au mois de mars), Clover Studio n'existera plus, et entrera fort probablement au panthéon des studios de création de jeux vidéo dont le nom résonnera encore longtemps. Ōkami, sorti en avril 2006 au Japon et un an plus tard en Europe (février 2007), participe pour une grande part à la construction de l'aura et de la réputation de Clover Studio. Et ce, à juste titre, puisque rarement un jeu vidéo n'aura offert un tel ensemble de réussites.

Environnement

Une boule de poils, voilà résumé le personnage que vous incarnez ! Un loup, en fait, qui se retrouve plongé dans le labyrinthe des contes et légendes du Japon. La (ré)incarnation dans son corps d'animal de la déesse Amaterasu suffit à l'emmener à travers les plaines du Nippon pour tenter de détruire les forces maléfiques et redonner vie à la vie. Une base de scénario simple, dirions-nous, mais tellement plus complexe cependant lorsque l'on découvre l'imbrication d'une tradition mythologique japonaise avec la trame du jeu vidéo. Complexité encore lorsque l'on découvre cette tradition mise à l'oeuvre dans le gameplay du jeu : la calligraphie, par exemple, cet art du pinceau qui trace la vie sur une feuille de papier, c'est très exactement votre manette et votre joystick qui vous y initient et qui deviennent petit à petit les éléments centraux de vos actions. Car ce pinceau, avec ces différentes techniques de tracé, vous aide dans vos combats contre les forces du mal, vous aide à faire refleurir les arbres et les plaines du Nippon, vous aide à verser de l'eau dans un seau, ou encore à matérialiser le soleil ou un pont. Comme un instantané photographique, comme une feuille de papier, votre écran, par la simple pression de la touche R1, se « fige » et devient le lieu d'une interaction des plus fortes et des plus directes. L'écran acquiert cette matérialité si rare elle aussi dans le jeu vidéo. C'est à couper court à tous les discours et à toutes les extases sur la console Wii !! Car nous sommes bien sur PlayStation 2 ! Preuve que c'est bien l'inventivité des créateurs qui, au final, fera toujours la différence et que les machines n'auront jamais rien à dire si la création n'existe pas...

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Incarnation, apprentissage

Le loup que l'on incarne est l'enveloppe charnelle d'Amaterasu, déesse du soleil dans le shintoïsme (elle porte par ailleurs le qualificatif « Ōmikami », « grande déesse »). A la fois féminine et masculine (le loup est un loup mais il porte en lui Amaterasu, une déesse), cette enveloppe charnelle est plus accueillante pour le joueur ou la joueuse, dont les questions d'identification par le genre sont évacuées intelligemment par les créateurs pour n'amener ce joueur (terme générique) qu'à se concentrer sur l'essentiel : l'apprentissage de la vie qui est à la source de tout, de la vie quelle qu'elle soit (arbres, soleil, créatures, fleurs, eau, animaux, êtres humains, vent, feu, etc.). Et le joueur peut alors partir à l'aventure du défi de soi dans le monde. Pas de violence gratuite dans cette voie-là, juste des combats nécessaires à la bonne marche de l'ensemble du monde (combats qui participent aussi à l'apprentissage de ce qu'est le mal, finalement). Partir à la rencontre de l'Autre, de tout ce qui nous environne, nourrir les animaux, rendre service aux gens des villages, purifier l'eau des plaines, évaporer la brume qui entrave la vision... : il s'agit de comprendre qu'un acte réalisé à un endroit a peut-être une répercussion ailleurs. Tout cela n'est pas faire le bien niaisement ; c'est plutôt faire l'apprentissage de ce que nous sommes et de l'importance de nos actes. Voilà un jeu qui simplement nous ramène aux valeurs universelles. Et quelle autre technique que le cell-shading dans le parti pris esthétique pouvait le mieux (re)transmettre ce point de vue ? C'est très certainement une esthétique que tout un chacun peut lire et comprendre, quelle que soit sa condition sociale, culturelle, géographique, philosophique, etc.

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Permanence, impermanence

S'impliquer fortement ou ne pas s'impliquer du tout dans cette aventure universelle induira la durée de vie du joueur que vous serez. Car la moindre parcelle des vastes plaines du Nippon regorge de nouvelles propositions d'apprentissage : que vous décidiez d'aider un villageois, de faire refleurir un coin ou de trouver des perles précieuses. Rarement un jeu vidéo aura réussi à ciseler autant les détails et la précision... jusque dans la carte, qui, lorsque vous appuyez sur la touche L2, apparaît en transparence alors que vous pouvez continuer à jouer et à vous déplacer ! Et jusque dans les éléments sonores : la musique (composition gigantesque et tellement riche), les voix (des sons plutôt, aux tonalités et aux personnalités très variées ; cette réinvention du langage montre d'ailleurs toute l'intelligence des créateurs), enfin les bruitages divers ajoutent à l'originalité de cet environnement aussi subtil qu'immersif.

Nous avons là un jeu d'autant plus rare qu'il permet l'accès aux principes de permanence et d'impermanence que l'on retrouve dans le bouddhisme : toute chose est « impermanente » et s'inscrit par là dans un cycle perpétuel de (re)naissance/mort/(re)naissance. Ōkami relie dans ses moindres détails la mythologie, le jeu et l'existence même du joueur dans un monde imaginé qui inscrit durablement son empreinte dans la vraie vie. Ce jeu fait immanquablement prendre conscience qu'à travers les temps, les récits et les modes d'expression, il n'y a qu'une seule ligne conductrice : le mouvement perpétuel de la vie !

S'il ne devait y avoir qu'un seul jeu dans votre ludothèque, ce serait Ōkami !

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{Article publié le 14 mars 2007}